23.2.05
La corruption gangrène chaque jour davantage l'économie. Un seul patron occidental a osé dénoncer le racket.
Paillettes, danseuses et vodka. C'est la fête, rue Frounze, une artère du vieux Moscou ouvrier au nom d'un ancien "héros" bolchevique de la guerre civile. Au son d'une musique pop, dans un vaste hangar transformé en galerie, une foule chic et jeune se presse autour d'une estrade où dansent des mannequins en minijupes de lamé argenté.
Des serveurs endimanchés distribuent des cocktails gratuits, le long d'un bar éclairé de néons violets.
Dehors, une limousine noire manœuvre péniblement dans les congères. Une tempête sibérienne souffle sur la capitale russe. Vedette de la soirée, le designer canadien Karim Rachid, venu lancer sa production, se présente sur l'estrade, au milieu des flashs, vêtu d'un costume rose bonbon, le visage barré d'énormes lunettes scintillantes. Dans la salle, se mêlent journalistes de magazines de mode, membres de la jet-set, clients riches, simples curieux. Le clou du spectacle : un bruit d'explosion, suivi d'une pluie de balles de ping-pong lâchées du plafond, qui s'abattent sur l'assistance ravie.
Ces soirées promotionnelles se multiplient à Moscou, la ville qui compte le plus de milliardaires au monde, la mégalopole qui capte le gros des retombées de la manne pétrolière russe. La Russie est devenue un marché courtisé : le jeune dessinateur de meubles fantaisistes hors de prix ne s'y est pas trompé.
Son verre à la main, balayant la scène du regard, un Français d'une quarantaine d'années confirme en hochant la tête : "Le potentiel du marché russe est énorme. Il y a vraiment beaucoup d'argent qui circule. Mais, attention, faire du business ici, ça n'est pas triste !" Arrivé depuis peu en Russie, cet entrepreneur détient des parts dans des magasins d'ameublement de luxe à Moscou. Ne demandez pas son nom : comme beaucoup d'autres, il ne souhaite pas être identifié. Mais il raconte : "J'ai récemment ouvert le Moscow Times -journal très lu par la communauté expatriée-, et qu'est ce que j'ai vu ? Une histoire comme celle que je suis en train de subir !"
L'histoire est celle de Frank Neuman, un homme d'affaires américain qui a contacté en janvier l'unité de lutte contre le crime organisé de la police municipale, après avoir été expulsé par des hommes armés et masqués des locaux de la société d'ameublement qu'il avait créée à Moscou. Les assaillants l'avaient contraint à signer des documents le dépossédant des 4,9 millions de dollars qui se trouvaient sur les comptes en banque de sa firme. Aux abois, Frank Neuman a téléphoné à un ami américain en train de participer au sommet économique de Davos. Sa déconvenue a aussitôt été relatée devant le vice-premier ministre russe Alexandre Joukov, lors d'un débat consacré justement aux conditions d'investissement en Russie. On ne connaît pas la réaction du ministre, mais, "lors du dîner informel qui a suivi, a écrit le Moscow Times, des hommes d'affaires russes ont confirmé que les prises de contrôle d'entreprises par des moyens violents sont encore fréquentes en Russie". Quant à notre Français, il s'est retrouvé du jour au lendemain interdit de tout accès aux magasins qu'il contrôle à 50 %, ses partenaires locaux ayant décidé de placer des gardes musclés pour le refouler à la porte. "Ils ne me laissent plus voir la comptabilité, et je n'ai aucun contrôle sur les lignes de crédit qu'ils se sont mis à ouvrir. J'ai pris un avocat, mais je crois comprendre que mes chances sont minces, vu le fonctionnement des tribunaux ici."
Le niveau des investissements étrangers directs en Russie reste très limité, comparé à des pays comme la Pologne ou la Hongrie. Mais la hausse du taux de croissance (6,8 % en 2004) comme celle des revenus réels de la population (+ 7% l'an dernier) entraîne le développement d'une société de consommation symbolisée par la profusion de publicités et la multiplication des centres commerciaux géants, dont les Russes raffolent et qu'ils appellent "mole", à l'américaine. Alors, les possibilités offertes par un marché de 143 millions d'habitants, comprenant d'importants centres urbains, et où un nombre croissant de familles peuvent se permettre de redécorer leur intérieur, équiper une datcha ou acheter de l'électroménager, attirent les investisseurs.
Le problème est que la corruption n'a pas diminué. Au contraire même. Ce phénomène, dont les hommes d'affaires occidentaux rechignent à parler publiquement et de façon précise, est confirmé par l'ONG Transparency International qui, dans son classement mondial sur la transparence dans les affaires, a placé la Russie, en 2004, au même niveau que la Tanzanie et le Népal, soit au 90e rang mondial - la Finlande arrive en tête, la France est 22e et Haïti occupe la 145e et dernière place. "La Russie est un pays très difficile sur ce plan", confirme le représentant britannique d'une entreprise européenne d'équipements en informatique. "Ici, explique-t-il, environ un tiers de notre budget part en pots-de-vin versés à des fonctionnaires ou à de prétendus services de sécurité. Nous utilisons un intermédiaire russe pour ne pas nous compromettre. Je n'ai jamais entendu parler d'un seul contrat conclu en Russie sans ce schéma. Notre intermédiaire russe envisage d'enregistrer une structure dans les îles Vierges britanniques."
Les Habitudes culturelles russes expliquées aux Finlandais : cet ouvrage, publié en 2003 par la chambre de commerce finno-russe, a provoqué un petit scandale. Après avoir attiré l'attention des médias - le journal Izvestiaa ainsi fait des gorges chaudes de certains de ses extraits -, il vient d'être retiré de la circulation par les autorités d'Helsinki. L'opuscule dispense des conseils assez candides sur ce qu'on appelle en russe la "vziatka", la prise, le dessous-de-table.
Le livre explique ainsi que le fonctionnaire russe usera d'expressions codées pour signifier à son interlocuteur que le temps est venu de mettre la main au porte-monnaie : "Revenez demain, après-demain" ; "C'est une question que je ne peux malheureusement pas résoudre" ; "Oui, mais ce sera difficile". Les services des douanes, particulièrement redoutables, diront : "Le problème a bien une solution, mais il faut de nouveaux documents." Le pot-de-vin peut être "une simple boîte de bonbons ou un virement bancaire de plusieurs millions sur un compte en Suisse", ajoute l'ouvrage.
On peut remonter loin, jusqu'à Gogol, ou à ces peintures de maîtres russes du XIXe siècle montrant des paysans patientant devant le bureau d'un fonctionnaire, leurs paniers garnis de victuailles, pour mesurer le poids du passé en la matière. Sans oublier la culture du vol et du mensonge qui sous-tendait tout le système soviétique
En 2002, l'institut sociologique russe Indem avait calculé que les fonctionnaires auraient empoché cette année-là 38 milliards de dollars de pots-de-vin, soit l'équivalent de la moitié du budget fédéral de la Russie. Elena Panfilova, responsable de la branche russe de Transparency International, estime que la situation s'est encore dégradée. L'affaire Ioukos, du nom de la société pétrolière privée russe dépecée et partiellement transférée à l'Etat après avoir été frappée de lourds arriérés d'impôts, a incité de nombreux fonctionnaires, jusqu'au fin fond des régions russes, à adopter un comportement encore plus prédateur.
Elena a ainsi accroché au mur de son modeste bureau un portrait de Mikhaïl Khodorkovsky, l'ancien patron de Ioukos, en prison depuis un an et demi, érigé ainsi en victime des bureaucrates voraces. Elle a aussi épinglé une affiche de la "révolution orange" ukrainienne avec ses slogans anticorruption. "L'ère des valises remplies de billets, comme dans les années 1990, est plus ou moins révolue. La corruption passe maintenant par des agences de "consultants" qui ont pignon sur rue", constate-t-elle, avant d'expliquer que le régime, "en mettant l'accent sur la restauration de l'Etat et en gonflant le nombre de fonctionnaires et celui des agences fédérales, a aggravé la corruption".
Les campagnes anticorruption lancées par le Kremlin dans les structures de police, appelées par les médias "les loups-garous en épaulettes", se sont réduites à des exercices de façade. De plus, la faiblesse (entre 115 et 150 euros) des salaires officiels dans la petite fonction publique explique que les tentations restent grandes.
"Les bureaucrates ont lancé une chasse ouverte", affirme le représentant d'une compagnie pétrolière occidentale. "Les grandes firmes comme la nôtre peuvent tenir, assure-t-il, car, en cas d'ennuis, on va directement à l'administration du Kremlin et on règle ça en haut lieu. Mais les compagnies étrangères de taille moyenne ne peuvent pas se protéger. La pression a pris la forme, ces derniers temps, d'un harcèlement par des vérifications fiscales impromptues. Je veux croire que Poutine est conscient de la situation, qu'il sait que l'armée des bureaucrates est hors de contrôle."
Sergueï Renatovitch Borissov a les mêmes craintes. Président de l'organisation Opora (le Soutien), créée en 2002 pour défendre les intérêts des PME russes, qui représentent seulement 10 % du PIB, il s'insurge : "Les petites entreprises sont étouffées. On va dans le mur ! On a alerté Poutine, mais il ne se passe rien." Interrogé sur la corruption frappant les investisseurs étrangers en Russie, cet ancien patron d'un réseau de stations-service se montre acrimonieux : "Les firmes occidentales paient toutes des pots-de-vin, surtout celles travaillant dans la grande distribution. C'est comme ça qu'elles captent des marchés au détriment des sociétés russes !"
Un Occidental, un seul, a osé parler tout haut de l'ampleur du racket. Il est suédois, patron en Russie du groupe Ikea, qui représente un des plus grands investissements étrangers dans le pays en dehors du secteur pétrolier. Lennart Dalgren est arrivé en Russie en août 1998, au cœur de la dernière grande crise financière de l'ère Eltsine, qui vit le rouble s'effondrer et les importations piquer du nez.
Mais, au fil des ans, avec la reprise économique, Ikea n'a cessé de se développer. Par une froide journée de décembre 2004, Lennart Dalgren a décidé qu'il était temps de briser le silence sur les pratiques du "business à la russe".
Cela s'est produit le jour de l'inauguration, prévue en grande pompe, en banlieue de Moscou, d'un nouveau supermarché piloté par Ikea, un investissement de 300 millions de dollars. Des dignitaires, des investisseurs, des ambassadeurs avaient été conviés à la cérémonie. Ils ont attendu en vain... L'administration locale prétexta un problème de canalisation de gaz pour subitement tout annuler. Furieux, Lennart Dalgren dénonça dans la presse locale et dans le Financial Times une basse manœuvre d'extorsion de fonds.
La réaction, côté russe, prit la forme d'une volée de bois vert d'officiels et de politiciens nationalistes, outrés que les rouages de l'Etat soient ainsi mis en cause publiquement. Les services du procureur général menacèrent même de convoquer l'homme d'affaires suédois. Des avertissements ont été prononcés. Par mesure de sécurité, Lennart Dalgren a décidé de ne plus circuler seul en ville au volant de sa voiture.
Deux mois plus tard, la crise semble apaisée, le magasin a ouvert. Mais Ikea a aussi fait l'objet de quatre inspections fiscales supplémentaires. Attablé dans un hôtel de luxe de la capitale, M. Dalgren ne regrette en rien sa sortie houleuse : "Si on ne parle pas du problème, ça ne changera pas. Je ne cherche pas à changer la Russie, mais le comportement des autorités auxquelles j'ai affaire. Pour un Russe, payer 500 roubles à un médecin, en douce, quand il accompagne sa mère malade à l'hôpital, est un geste si naturel qu'il ne l'associe même pas à de la corruption."
Pense-t-il que d'autres suivront son exemple ? Lennart Dalgren pèse ses mots : "Le problème est que le système entier est bâti sur la corruption. Si une ou deux sociétés commencent à avoir du succès ici sans verser des pots-de-vin, en déclarant tous les salaires des employés, en respectant toutes les règles sur le papier, à la base, cela menace le système. On me l'a dit : Ikea a menacé le système."
Natalie Nougayrède
(Lu dans le Monde, 23.02.2005)
Derniers développements
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L'arrestation du PDG de la compagnie pétrolière russe
YUKOS Mikhail Khodorkovsky marque un tournant important dans l'histoire
de la Russie contemporaine. Incarcéré le 25 octobre 2003,
il a été condamné à l'issue d'un
procès inquisitorial à huit ans de camp de travail.

M. Khodorkovsky durant son procès
Son directeur financier, Platon Lebedev, a reçu la même peine.
La dureté de ce traitement, disproportionnée par rapport aux faits qui leur sont
reprochés, laisse supposer des motifs politiques dans l'affaire
YUKOS : Mikhail Khodorkovsky est en effet connu pour ses convictions
libérales et pour le soutien financier qu'il a apporté
aux partis d'opposition lors des dernières élections. Parallèlement, la
compagnie YUKOS dont il était également le principal
actionnaire a été soumise à des redressements
fiscaux successifs toujours plus exorbitants, qui ont servi de
prétexte à confiscation de la plupart des actifs de
la société. Pour tenter de pallier un
certain déficit d'information en langue française, je me
propose de donner - dans la mesure de mon temps disponible - une
couverture au jour le jour de ce qui est perçu en Russie comme
"le procès du siècle".
L'Observatrice

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