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21.2.06

Le Monde : Mikhaïl Khodorkovski, matricule 8

Au milieu de la steppe sibérienne, à 60 km de la frontière avec la Chine, la colonie pénitentiaire ITK 14/10 de Krasnokamensk n'est pas "un camp de vacances", ironisait récemment le président russe Vladimir Poutine. On le croit volontiers.

A trois jours de voyage de Moscou, l'endroit, désolé, avec ses baraques grisâtres, ses murs barbelés, ses miradors, son froid extrême, jouit également d'un taux de radioactivité élevé en raison de la proximité d'une mine d'extraction d'uranium. L'espérance de vie y est de 42 ans. C'est là, à 6 600 kilomètres de la capitale russe, que Mikhaïl Khodorkovski, opposant politique et ancien patron du groupe pétrolier Ioukos, condamné en octobre 2005 à huit ans de prison pour "escroquerie" et "fraude fiscale", purge sa peine, prononcée au terme d'un procès dont les juges avaient suivi à la lettre les recommandations du parquet.

"Difficile de trouver plus éloigné", déplore l'avocat Iouri Schmidt. "Sept heures de vol, sept heures d'attente pour le train, quinze heures de chemin de fer, vingt minutes en voiture jusqu'au camp", résume-t-il avec son confrère Anton Drel, qui en revient tout juste. Officiellement, rien de plus proche n'était disponible. "L'administration pénitentiaire ment, rétorque Iouri Schmidt, un vétéran du barreau russe. Vraiment, il n'y avait aucune place libre dans les 249 pénitenciers de Russie ? Krasnokamensk compte parmi les neuf lieux de détention les plus éloignés : aucune liaison aérienne proche, pas de ligne téléphonique directe, si ce n'est dans le bureau du directeur de la prison". "Tout est fait pour lui saper le moral", conclut l'avocat principal, Guenrikh Pavda.

Avertissements, refus de visite, non distribution des colis, rien n'est épargné à Mikhaïl Khodorkovski, aujourd'hui âgé de 42 ans, passé du statut de l'homme le plus riche de Russie, avant son arrestation musclée en 2003, à celui de matricule numéro 8 du camp "de rééducation par le travail " de Krasnokamensk. 8, comme le numéro de la baraque où il est logé, celle des "parrains" du camp, les fortes têtes, avec une centaine d'autres détenus de droit commun.

Le 24 janvier, l'ex-homme d'affaires a été envoyé cinq jours au cachot parce que des "documents interdits" avaient été trouvés en sa possession. En fait, il s'agissait de copies d'arrêtés officiels du ministère de la justice sur les droits du détenu. "Une honte ! Des textes qui devraient être affichés sur les murs de toutes les prisons !", s'insurge Marina Filippovna Khodorkovskaïa, sa mère. Début février, un autre avertissement est tombé, pour " abandon de poste", à l'atelier de couture où il travaille à la confection de draps et d'uniformes de la police.

"Le raisonnement est simple. Il s'agit de lui infliger le maximum de blâmes et d'avertissements pour l'empêcher de bénéficier des réductions de peine accordées pour bonne conduite", affirme Iouri Schmidt. Contesté par les avocats devant un tribunal local, ce dernier avertissement a été annulé. Aucun prisonnier n'a témoigné dans le sens de l'administration. Visiblement, Mikhaïl Borissovitch est respecté par ses codétenus. L'arrivée de ce prisonnier pas comme les autres a rompu la monotonie des 1 000 occupants du camp, des jeunes de 24 ans en moyenne, presque tous condamnés pour vol.

Les proches de Mikhaïl Khodorkovski racontent comment, en novembre, ses codétenus se sont mis en quatre pour lui trouver un costume décent, un rasoir et des bonbons, en l'honneur de la visite de sa femme, Inna, arrivée au camp avec 20 kg de marchandises (vivres, livres, vêtements). Mère de leurs trois enfants (Anastasia, 14 ans, Boris et Ilia, 6 ans), elle s'est vu refuser une visite récemment parce que la baraque qui sert de lieu de rendez-vous était "en réfection". Si l'on en croit ceux qui ont pu lui rendre visite, Mikhaïl Khodorkovski est serein et son moral ne semble pas entamé. Si sa demande de candidature à une élection législative a été rejetée, il a pu en revanche transmettre des textes écrits, qui ont été publiés dans la presse d'opposition, notamment par le quotidien Kommersant.

Marina et Boris, les parents de Mikhaïl Khodorkovski, n'y sont pas encore allés. Moroses, ils se remémorent les dernières entrevues avec leur fils, au parloir de la prison moscovite de Matroskaïa Tichina, avant sa condamnation. "Nous lui rendions visite, il recevait nos colis, le magasin de la prison était bien achalandé", raconte la mère, une petite septuagénaire à la voix douce. Bien sûr, il y avait les aberrations ordinaires, comme celle qui interdisait de transmettre du papier toilettes aux prisonniers "parce qu'on peut écrire dessus". "Sans papier toilettes, sans journaux et avec une douche hebdomadaire, vous imaginez ! Il a fallu insister auprès du directeur de la prison pour y avoir droit ".

Depuis l'arrestation de "Micha", les deux septuagénaires ne s'étonnent plus de rien. L'internat qu'ils gèrent - un collège pour des enfants de familles défavorisées créé par leur fils à Koralovo, près de Moscou -, a connu une perquisition musclée en 2003, lorsque des hommes armés et cagoulés y ont fait irruption. "Ils ont confisqué une carte géographique que nous avions affichée avec la mention des coins de forêt qu'avec les enfants nous avions nettoyés. Les enfants étaient terrorisés", dit Marina. Un peu plus tôt, une descente du même genre avait eu lieu à l'école de sa petite fille, Anastasia Khodorkovskaïa.

"On peut reprocher bien des choses à Eltsine le premier président russe mais de telles choses n'auraient pas pu se produire à son époque. Il était tout de même plus ouvert", conclut-elle. D'un air entendu, son mari montre la photo offerte par Vladimir Poutine à son fils au début de son premier mandat présidentiel, en 2000. " Que du mensonge", murmure-t-il. Sa femme préfère se rappeler des témoignages de sympathie. Andreï Illarionov, l'ancien conseiller économique de M. Poutine, leur a rendu visite. Lech Walesa a téléphoné.

Sans compter les commerçants du marché voisin, prompts à exprimer leur solidarité avec la famille d'un "entrepreneur persécuté par le pouvoir" et, de temps en temps, "ces jeunes qui viennent à moi et me serrent la main alors que je les vois pour la première fois", s'égaye Marina. Se rendront-ils à Krasnokamensk ? Oui, au premier permis de visite, elle ira. En attendant, ils sont absorbés par le fonctionnement de l'école. Avec 150 pensionnaires, l'établissement tourne au ralenti depuis l'incarcération du magnat, le démantèlement de son groupe et la mise en veilleuse des activités de sa fondation à but non lucratif, "Russie ouverte".

Lancée en 2003, l'affaire Ioukos a abouti à la mise en examen de 34 personnes. L'Etat russe a pris le contrôle des principaux actifs du groupe. L'étau s'est resserré autour de la société civile. Les déboires rencontrés en 2003 par Russie ouverte - perquisitions, vérifications fiscales, tracasseries administratives - sont aujourd'hui le lot de nombreuses ONG. Mémorial, le Pen-Club, la Fondation pour les droits de l'homme, le groupe moscovite d'Helsinki et bien d'autres se retrouvent dans le collimateur du Kremlin pour leurs prises de position critiques.

Marie Jégo

Le Monde, 20.02.2006
Publié à 22:45 Edit
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Pourquoi l'Observatoire?


L'arrestation du PDG de la compagnie pétrolière russe YUKOS Mikhail Khodorkovsky marque un tournant important dans l'histoire de la Russie contemporaine. Incarcéré le 25 octobre 2003, il a été condamné à l'issue d'un procès inquisitorial à huit ans de camp de travail.



M. Khodorkovsky durant son procès


Son directeur financier, Platon Lebedev, a reçu la même peine. La dureté de ce traitement, disproportionnée par rapport aux faits qui leur sont reprochés, laisse supposer des motifs politiques dans l'affaire YUKOS : Mikhail Khodorkovsky est en effet connu pour ses convictions libérales et pour le soutien financier qu'il a apporté aux partis d'opposition lors des dernières élections.
Parallèlement, la compagnie YUKOS dont il était également le principal actionnaire a été soumise à des redressements fiscaux successifs toujours plus exorbitants, qui ont servi de prétexte à confiscation de la plupart des actifs de la société.
Pour tenter de pallier un certain déficit d'information en langue française, je me propose de donner - dans la mesure de mon temps disponible - une couverture au jour le jour de ce qui est perçu en Russie comme "le procès du siècle".

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Dossier du journal d'opposition Novaya Gazeta sur l'affaire Yukos (en russe)

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Excellent site du Fond "Mission libérale" (en russe). Sur l'affaire Yukos et, beaucoup plus largement, sur le libéralisme en Russie

Bibliographie


Je vous propose une sélection de documents en français, anglais ou russe


Sur le procès et l'affaire Yukos

Patrick Klugman : En défense de Mikhail Khodorkovski

André Gluksmann : Mikhail Khodorkovski prisonnier de la verticale du pouvoir

Film BBC "Russian Godfathers 2: The Prisoner" (Youtube, en 6 parties)

Rapport d'experts étrangers sur le déroulement du procès (eng, .pdf, 81 KB)

Analyse des accusations par les avocats de la défense (eng, .pdf, 153 KB)

Sur Mikhail Khodorkovsky

"Le roi du pétrôle piégé par ses ambitions", Hélène Depic-Popovic, Libération, 27.10.2003

"La mutation d'un oligarque", Nathalie Nougayrède, Le Monde, 21.11.2003

"A falling Tsar", Chrystia Freeland, The Financial Times, 01.11. 03 (eng)

"Yukos, a Case Study" by Konstantin Korotov, Stanislav Shekshnia, Elizabeth Florent-Treacy and Manfred Kets de Vries, (eng, .pdf, 589 KB)

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